Les chaussures sont les totems du désir désincarné. Elles sont des délices pour les yeux. Poésie pour les pieds, glaçage sur l’âme. Elles représentent tout ce que vous avez toujours voulu : glamour, succès, un esprit bien aiguisé, un rendez-vous avec la bombe sexuelle de votre choix, la robe de marié d’une Barbie. Les chaussures suggèrent qu’atteindre ces choses-là est aussi facile que de les enfiler à vos pieds. Elles semblent avoir le pouvoir magique de vous transformer en quelqu’un d’autre, quelqu’un sans problème de peau, quelqu’un sans cheveux trop fins, quelqu’un sans rire chevalin. Et elles le font (Pond 1985, p. 13).
Une première impression pourrait bien être qu’il n’existe pas d’objet de consommation plus ordinaire et banal que les chaussures. Pour certaines des personnes qui ont participé à cette étude réalisée aux Etats Unis, cette impression est exacte : acheter, porter, entretenir et jeter les chaussures est pour eux une nécessité dans laquelle ils s’impliquent le moins possible. Mais de façon beaucoup plus générale, on voit les chaussures comme des articles d’habillement autrement significatifs qui sont considérés comme pouvant exprimer la personnalité de celui qui les porte. Elles peuvent peut-être même le transformer magiquement en quelqu’un de beau, d’attirant, d’heureux, de confiant ou d’héroïque.
La plupart des recherches démontrent que les chaussures sont des analyseurs de l’âge, du sexe et de la personnalité ; elles suscitent une atmosphère et elles incorporent de la mémoire. Chez les adolescents les chaussures sont des marqueurs identitaires clés et les chaussures qu’ils désirent rentrent en conflit avec ce que leurs parents considèrent comme convenable.
Les chaussures apparaissent comme un support clé grâce auquel adolescents et jeunes adultes négocient les questions d’identité, d’individualisme, de conformité, de style de vie, de genre, de sexualité, d’ethnicité, et de personnalité. Comme Stearns (2001) l’a remarqué, la mode des chaussures a joué un rôle clé dans le développement international de la consommation, d’Europe et d’Amérique du Nord jusqu’en Asie et en Afrique. Ainsi, les chaussures à talon haut étaient interdites en Chine durant la Révolution culturelle.
Cet article utilise des parties de deux recherches menées en 1990 et 2000 à Salt Lake City dans l’Utah (USA). J’ai commencé par une demie douzaine d’entretiens approfondis et une enquête sur une petite échelle réalisée auprès d’étudiants, portant sur leurs notions concernant les chaussures. Ensuite j’ai engagé 96 étudiants (32 en 1990 et 64 en 2000) pour leur demander de faire une observation sur leur garde-robe et d’écrire une autobiographie de leurs chaussures en suivant le travail de Kopytoff (1986) et Löfgren (1990). Ensuite chaque étudiant a mené des interviews semi-directives approfondies auprès de deux non étudiants et a réalisé les transcriptions. Dans l’enquête réalisée en 2000, les étudiants ont aussi mené et rédigé des observations sur les comportements d’achat des chaussures. Alors que les récits autobiographiques sur les chaussures provenaient principalement d’étudiants entre 20 et 23 ans, les entretiens comprenaient un ensemble plus large de personnes allant de 16 à 74 ans. Légèrement moins de 10% des 288 interviews et autobiographies ont été fournis par des gens nés en dehors des Etats-Unis, et ils sont exclus de cette analyse. Parmi les nombreuses dimensions du sens donné aux chaussures que nous avons découvert dans cette étude, je me focalise ici sur une partie des résultats se rapportant à l’identité individuelle et aux chaussures.